Parmi ses innombrables apports à la sociologie, Pierre Bourdieu a décrit le concept de violence symbolique, dont voici la définition :
“La violence symbolique, c’est cette violence qui extorque des soumissions qui ne sont même pas perçues comme telles en s’appuyant sur des « attentes collectives », des croyances socialement inculquées. Comme la théorie de la magie, la théorie de la violence symbolique repose sur une théorie de la croyance ou, mieux, sur une théorie de la production de la croyance, du travail de socialisation nécessaire pour produire des agents dotés des schèmes de perception et d’appréciation qui leur permettront de percevoir les injonctions inscrites dans une situation ou dans un discours et de leur obéir.”
La violence symbolique est une forme de pouvoir que l’on ne perçoit pas et qui impose des significations, des visions du monde. Cette violence est réalisée avec la complicité tacite de ceux qui la subissent.
Dans la vidéo suivante, une scène qui conclut le reportage de Pierre Carles sur Bourdieu (La sociologie est un sport de combat), on observe des mécanismes d’une violence symbolique à laquelle contribue Bourdieu même. Ce dernier est en banlieue, vient de finir sa conférences et s’ouvre alors le traditionnel quart d’heure dédié au questions.
Ces conférences où un parterre d’inconnus vient à l’écoute d’un savant proposent une forme de violence symbolique tout à fait représentative des forces en place dans le monde universitaire. Lors d’une conférence, il existe une frontière infranchissable entre celui qui parle, le conférencier, et ceux qui écoutent. C’est la double frontière du sacré et du profane, de la légitimité et de l’illégitimité.
En vis à vis, les savants et la foule, deux univers que
la réalisation ne fera jamais coexister sur le même plan
Ce qui nous intéresse dans cette vidéo est la façon dont certains individus dans le public cassent la religiosité traditionnelle de la conférence pour amener des innovations, perçues comme un désordre et une agression.
La désacralisation commence dès la première seconde de cette vidéo ; à la première question, un individu interpelle Bourdieu par le prénom “José” : c’est l’hérésie. L’intervenant est loin de diviniser le conférencier, il ne le connait pas.
La question comme une offrande au dieu conférencier
Dans une conférence, il y a une violence symbolique contenue dans la forme du débat qui est proposé. Le conférencier vient exposer ses connaissances, plus ou moins vulgarisées, puis l’exercice se clôt par un temps réservé aux questions. Là, une seule forme d’échange est proposée : “la question” ; il s’agit d’un rituel bien codifié par lequel l’inconnu apporte au conférencier son offrande ; une interrogation, une ignorance qu’il souhaite voir éclairée par le savant. Ici, les participants sortent de ce schéma de l’offrande et ne posent aucune question. Dans leurs interventions, ils font le constat d’un échec social, apportent leurs propres connaissances, dans des termes qui sont ceux de leur langage populaire. Ils s’éloignent donc du schéma universitaire de multiples façons ; par le langage comme par l’attitude. Un débat s’organise dans la salle entre les individus, qui s’interpellent et se répondent entre eux, sans passer par la médiation des savants. La structuration originelle de la conférence se perd. Habituellement, l’inconnu qui questionne est un individu isolé et confiné dans sa parole ; il pose une question, on lui reprend le micro pour le passer au questionneur suivant et le conférencier répond à son interrogation. Ce dernier peut, si la question le dérange, l’humilier ou sous-traiter sa demande ; il ne prend aucun risque puisque l’interaction, le feedback est impossible ; l’intervenant n’a droit qu’à “un coup”, “une salve” de paroles. Ici, les intervenants reprennent le pouvoir et entament une conversation.
Désacralisation du dieu Bourdieu
Bourdieu est désacralisé en tant qu’être supérieur. L’un des intervenants lance “C’est pas Dieu, c’est Bourdieu”. Un climat de défiance sociale s’installe et Bourdieu est décrié comme illégitime. Il est accusé d’intervenir dans un carcan social dont il peut s’échapper à tout moment, contrairement aux individus qu’il y observe. Les valeurs s’inversent ; les ignorants, les illégitimes, s’imposent comme légitimes. Certains convertis à la science présents dans la salle s’opposent à cette vision des choses et déclarent que c’est à la population d’aller vers Bourdieu, et pas l’inverse.
Intervention de la police, réinstauration de l’ordre
A gauche de Bourdieu, l’un des conférenciers va se porter garant de la structuration traditionnelle et tenter de faire la police face à des intervenants qui brouillent les règles de l’exercice. Nous observons sa réaction dans le deuxième extrait vidéo. Il lance : “évitez les dialogues”, invitant les intervenants à retourner au schéma de sacralité dépeint plus haut dans cet article. Ordre auquel répond l’un des convertis de la salle : “C’est pas seulement un conflit d’idée, il y aura une question après”. Cet intervenant à bien saisi les règles tacites du faux débat universitaire et, en s’écartant un peu du schéma traditionnel, s’en excuse par la promesse de vite y revenir. On saisit, côté conférencier, tout le jeu du sacré et du profane par l’image :

Lorsque Bourdieu parle, les mines des “co-savants”, des protecteurs de la divinité, sont détendues et studieuses ; dans un état de soumission intellectuelle. Face aux réactions du public, les mines sont crispées, les attitudes défensives.
La police intellectuelle réinstaure Bourdieu dans sa sacralité mais aussi dans sa légitimité. Le co-confériencer policier lance : “Vous reprendrez vos considérations dans le hall tout à l’heure”. L’intervention libre du public n’a rien à faire dans le cadre légitime de l’amphithéâtre, domaine réservé du savant.
On peut donc observer dans cette vidéo une violence symbolique, celle de l’université, du savant, qui instaure sa domination par une structuration de la communication génératrice de monopole verbal. Cette structuration n’est pas “inventée” par le conférencier, ni même utilisée par lui de manière consciente : c’est un rite de domination profondément ancré.


















