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La violence symbolique de Bourdieu illustrée par lui-même

décembre 29, 2009 · Un commentaire

Parmi ses innombrables apports à la sociologie, Pierre Bourdieu a décrit le concept de violence symbolique, dont voici la définition :

“La violence symbolique, c’est cette violence qui extorque des soumissions qui ne sont même pas perçues comme telles en s’appuyant sur des « attentes collectives », des croyances socialement inculquées. Comme la théorie de la magie, la théorie de la violence symbolique repose sur une théorie de la croyance ou, mieux, sur une théorie de la production de la croyance, du travail de socialisation nécessaire pour produire des agents dotés des schèmes de perception et d’appréciation qui leur permettront de percevoir les injonctions inscrites dans une situation ou dans un discours et de leur obéir.”

La violence symbolique est une forme de pouvoir que l’on ne perçoit pas et qui impose des significations, des visions du monde. Cette violence est réalisée avec la complicité tacite de ceux qui la subissent.

Dans la vidéo suivante, une scène qui conclut le reportage de Pierre Carles sur Bourdieu (La sociologie est un sport de combat), on observe des mécanismes d’une violence symbolique à laquelle contribue Bourdieu même. Ce dernier est en banlieue, vient de finir sa conférences et s’ouvre alors le traditionnel quart d’heure dédié au questions.

Ces conférences où un parterre d’inconnus vient à l’écoute d’un savant proposent une forme de violence symbolique tout à fait représentative des forces en place dans le monde universitaire. Lors d’une conférence, il existe une frontière infranchissable entre celui qui parle, le conférencier, et ceux qui écoutent. C’est la double frontière du sacré et du profane, de la légitimité et de l’illégitimité.

En vis à vis, les savants et la foule, deux univers que
la réalisation ne fera jamais coexister sur le même plan

Ce qui nous intéresse dans cette vidéo est la façon dont certains individus dans le public cassent la religiosité traditionnelle  de la conférence pour amener des innovations, perçues comme un désordre et une agression.

La désacralisation commence dès la première seconde de cette vidéo ; à la première question, un individu interpelle Bourdieu par le prénom “José” : c’est l’hérésie. L’intervenant est loin de diviniser le conférencier, il ne le connait pas.

La question comme une offrande au dieu conférencier

Dans une conférence, il y a une violence symbolique contenue dans la forme du débat qui est proposé. Le conférencier vient exposer ses connaissances, plus ou moins vulgarisées, puis l’exercice se clôt par un temps réservé aux questions. Là, une seule forme d’échange est proposée : “la question” ; il s’agit d’un rituel bien codifié par lequel l’inconnu apporte au conférencier son offrande ; une interrogation, une ignorance qu’il souhaite voir éclairée par le savant. Ici, les participants sortent de ce schéma de l’offrande et ne posent aucune question. Dans leurs interventions, ils font le constat d’un échec social, apportent leurs propres connaissances, dans des termes qui sont ceux de leur langage populaire. Ils s’éloignent donc du schéma universitaire de multiples façons ; par le langage comme par l’attitude. Un débat s’organise dans la salle entre les individus, qui s’interpellent et se répondent entre eux, sans passer par la médiation des savants. La structuration originelle de la conférence se perd. Habituellement, l’inconnu qui questionne est un individu isolé et confiné dans sa parole ; il pose une question, on lui reprend le micro pour le passer au questionneur suivant et le conférencier répond à son interrogation. Ce dernier peut, si la question le dérange, l’humilier ou sous-traiter sa demande ; il ne prend aucun risque puisque l’interaction, le feedback est impossible ; l’intervenant n’a droit qu’à “un coup”, “une salve” de paroles. Ici, les intervenants reprennent le pouvoir et entament une conversation.

Désacralisation du dieu Bourdieu

Bourdieu est désacralisé en tant qu’être supérieur. L’un des intervenants lance “C’est pas Dieu, c’est Bourdieu”. Un climat de défiance sociale s’installe et Bourdieu est décrié comme illégitime. Il est accusé d’intervenir dans un carcan social dont il peut s’échapper à tout moment, contrairement aux individus qu’il y observe. Les valeurs s’inversent ; les ignorants, les illégitimes, s’imposent comme légitimes. Certains convertis à la science présents dans la salle s’opposent à cette vision des choses et déclarent que c’est à la population d’aller vers Bourdieu, et pas l’inverse.

Intervention de la police, réinstauration de l’ordre

A gauche de Bourdieu, l’un des conférenciers va se porter garant de la structuration traditionnelle et tenter de faire la police face à des intervenants qui brouillent les règles de l’exercice. Nous observons sa réaction dans le deuxième extrait vidéo. Il lance : “évitez les dialogues”, invitant les intervenants à retourner au schéma de sacralité dépeint plus haut dans cet article. Ordre auquel répond l’un des convertis de la salle : “C’est pas seulement un conflit d’idée, il y aura une question après”. Cet intervenant à bien saisi les règles tacites du faux débat universitaire et, en s’écartant un peu du schéma traditionnel, s’en excuse par la promesse de vite y revenir. On saisit, côté conférencier, tout le jeu du sacré et du profane par l’image :


Lorsque Bourdieu parle, les mines des “co-savants”, des protecteurs de la divinité, sont détendues et studieuses ; dans un état de soumission intellectuelle. Face aux réactions du public, les mines sont crispées, les attitudes défensives.

La police intellectuelle réinstaure Bourdieu dans sa sacralité mais aussi dans sa légitimité. Le co-confériencer policier lance : “Vous reprendrez vos considérations dans le hall tout à l’heure”. L’intervention libre du public n’a rien à faire dans le cadre légitime de l’amphithéâtre, domaine réservé du savant.

On peut donc observer dans cette vidéo une violence symbolique, celle de l’université, du savant, qui instaure sa domination par une structuration de la communication génératrice de monopole verbal. Cette structuration n’est pas “inventée” par le conférencier, ni même utilisée par lui de manière consciente : c’est un rite de domination profondément ancré.

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L’édition spéciale de Canal Plus : colporteuse de stéréotypes et de préjugés ; une mission sociétale

décembre 20, 2009 · 2 commentaires

Lors de l’émission du midi de Canal Plus, l’Edition Spéciale, le 18 décembre 2009, l’animateur Bruce Toussaint a lancé la devinette suivante :

« C’est Le Point qui nous révèle ça ; c’est assez intéressant ; quel acte nous permet de lutter contre la dépression et l’anxiété ? »

Plusieurs propositions fusent parmi les chroniqueurs, Daphné Burki trouve finalement la réponse ; le mariage.

« Le mariage, c’est bon pour la santé mentale, commente Toussaint. C’est une étude menée par des scientifiques néo-zélandais auprès d’un échantillon de 34000 personnes dans quinze pays. Et ils ont découvert un truc très intéressant hein, ça valait le coup d’aller voir 34 000 personnes. C’est que quand on se marie et qu’on est amoureux on est content et que quand on divorce on est pas content »

Les chroniqueurs s’esclaffent, répondant bien à l’effet recherché (voir ci-dessus la moue de Burki). Toussaint reprend :

« Alors les mecs ont quand même bossé… Moi je rends hommage »

Marie Colmant surenchérit : « Ils ont quand même trouvé une planque ! »

Et Ariel Wizman : « Et c’est seulement au 34 000ème qu’ils s’en sont rendus compte… »

Surenchère à la surenchère, Toussaint termine : « Ils étaient pas sûrs sinon… »

Cette petite anecdote que je vous rapporte ici de manière illustrée, faute d’avoir pu vous restituer la vidéo correspondante, est le parfait exemple du travail réalisé par les journalistes de télévision, plus largement par les journalistes de mass media.

L’édition spéciale reprend une brève du Point, elle-même conçue par rapport au communiqué de presse réalisé à propos de cette enquête scientifique. Dans Le Point comme dans l’Edition spéciale, cette information apparaît comme extrêmement banale, presque tautologique : « Le mariage est bon pour la santé car il réduit le risque de dépression et d’anxiété, révèle une étude internationale qui précise que la séparation a, elle, des conséquences néfastes sur la santé mentale ». Comme l’évoque l’équipe de l’Edition Spéciale, cette constatation part d’un présupposé hautement probable. Cette communication de résultat est mise en juxtaposition avec l’ampleur de l’enquête ; plusieurs dizaines de milliers de personnes ont été interrogées, ce qui renforce l’impression de futilité ambiante.

L’Edition Spéciale trouve un exutoire moral logique à cette information : les scientifiques sont des gens loufoques, qui dépensent du temps et une énergie folle à prouver des évidences : « c’est seulement au 34 000ème qu’ils s’en sont rendus compte » lance Wizman. Les scientifiques sont décrits comme des fainéants, des escrocs : « Ils ont quand même trouvé une planque ! ». Les journalistes viennent ici, dans leurs digressions ironiques, appuyer un lot de préjugés très répandus sur les chercheurs.

En allant plus loin que l’article du Point, et en croisant différentes sources comme le veut l’une des règles de base du travail journalistique, l’on se rend compte que cette gigantesque enquête ne semble pas si caricaturalement inutile que cela. L’enquête a permis de générer des données sur des thèmes inédits liés au divorce comme l’anxiété ou l’ingestion de substances.

Un compte rendu de recherche est généralement autrement plus épais qu’un communiqué de presse ou qu’une brève ; il permet d’affirmer ou d’infirmer plusieurs hypothèses et de lancer de nouvelles pistes de recherche pour les années à venir ; c’est ainsi que la recherche progresse, par vagues successives. La complexité de cette démarche et de cette perspective n’est évidemment pas communicable au grand public en une ou deux minutes.

Comme l’a écrit le père de la sociologie Durkheim, « l’homme ne peut pas vivre au milieu des choses sans s’en faire des idées d’après lesquelles il règle sa conduite ». Ainsi, l’homme a dans sa nature première le besoin d’appréhender et de juger ce qu’il ne connaît pas. En bâtissant des préjugés sur ce qu’il ne maîtrise pas, l’homme appréhende son environnement en réduisant les incertitudes et les angoisses.

La charte des devoirs professionnels des journalistes français annonce que le journaliste doit combattre la déformation des faits, principe honorable mais incompatible avec la fonction marchande de la profession. En effet, si l’Edition Spéciale nous avait présenté cette étude sur dix minutes plutôt que deux, de manière construite et pédagogique plutôt qu’humoristique, et si cette émission procédait ainsi vis-à-vis de toute information sur laquelle elle se penche, elle deviendrait rapidement un naufrage commercial.

Les téléspectateurs, pour la plupart, ne souhaitent pas être agressés cognitivement par la télévision ; ils veulent y retrouver des discours connus, partagés et sécurisants. Les téléspectateurs viennent donc puiser dans l’Edition spéciale les codes renvoyés par un miroir social confortant, qui consolide et sécurise les mythes en place. Sous un angle politique, certains, dans la lignée de Baudrillard ou Bourdieu, avanceraient que l’Edition Spéciale contribue à maintenir les citoyens dans une ignorance indolore, d’autres soutiendraient que cette émission n’est que le simple reflet de la nature et du comportement humain. Je laisse à vos soins ce type d’interprétation.

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La communication de Raymond Domenech : la construction de la haine collective

décembre 5, 2009 · Un commentaire

Cet extrait de l’émission “Le magazine de la santé” est symbolique de l’immense impopularité du sélectionneur de l’équipe de France, Raymond Domenech. L’irritation était telle pour Michel Cymes, que ce médecin a trouvé le moyen de critiquer l’entraineur sur sa malhonnêteté et son manque de discernement au cœur d’un magazine télévisé dédié à la médecine et à la santé…  Il n’est pas le seul : au lendemain de la qualification de l’équipe de France face à l’Eire pour le Mondial, les médias, unanimes, ont conchié le sélectionneur et son équipe…

Et pourtant, tout avait bien commencé. Il est intéressant de revenir à ce qui a été écrit en 2004, au moment de la nomination de Domenech à la tête de l’équipe de France. Le journal L’Equipe, qui demandera quelques années plus tard sa démission, écrivait alors : “Le personnage Domenech est également connu pour sa facilité à communiquer. Acteur de théâtre dans ses loisirs, il n’a jamais rejeté les médias et s’y est même fait apprécier par son franc-parler certain”.

Sur le plan de la communication, au moins, tout s’annonce gagné d’avance pour Domenech. Ce passage est particulièrement intéressant car il révèle le “paradigme Domenech” : le sélectionneur est aujourd’hui détesté pour la même raison pour laquelle il fut un temps apprécié. Reconnu comme quelqu’un de fondamentalement novateur car sans langue de bois, il horripile aujourd’hui par cette même verve. Retour sur les épisodes de cet anti-politiquement correct tant attendu et finalement décrié.

“Il a fallu racler les fonds de tiroir” – 2004

Nous sommes le 8 septembre 2004, la France rencontre les îles Féroé. Commentant la composition de l’équipe de France pour affronter cette modeste sélection nationale, Domenech déclare avoir “raclé les fonds de tiroir”, déclaration largement commentée par la presse comme étant vexante à l’égard des joueurs.

SFR privilégié à TF1 – 2006

En mai 2006, en pleine phase préparatoire de la coupe du monde, Raymond Domenech choisit de réserver à SFR l’exclusivité de ses commentaires sur la liste des 23 joueurs sélectionnés. Sa décision déchaîne TF1 qui a dépensé plusieurs dizaine de millions d’euros pour pouvoir diffuser les matchs de l’équipe de France. Domenech n’explique pas sa décision de privilégier l’opérateur téléphonique. Certains avancent que le sélectionneur a monnayé son intervention, d’autres qu’il ne fait que respecter une obligation contractuelle antérieure. A la fin du mois, le sélectionneur se brouille avec Thierry Gilardi sur le plateau de Téléfoot, après la diffusion d’un reportage sur la “froideur” de l’équipe de France vis-à-vis du public. L’incident marque le début du gel entre le sélectionneur et la chaîne diffusant les matchs de l’équipe de France. Les Bleus iront loin dans la coupe du monde et perdront face à l’Italie aux tirs aux buts. Malgré la déception, cette performance mettra Domenech à l’abri des critiques les plus résonnantes : son contrat est prolongé jusqu’en 2010.

Demande en mariage à la suite de la défaite en 2008

L’équipe de France connait beaucoup de revers à l’Euro 2008. Le 17 juin, l’équipe joue son va-tout face à l’Italie. Ce match est très chargé en symbolique : l’Italie est l’équipe contre laquelle la France a perdu en finale de la coupe du monde en 2006, une défaite sur le fil encore dans tous les esprits. L’équipe de France s’incline deux zéros, handicapée pendant le match par un blessé et une expulsion ; la frustration est grande chez les supporters. Dans ce climat de drame national, Domenech affiche ce qui va être interprété comme un relativisme, un détachement sacrilège :

Plus de deux ans après l’épisode, les raisons de la grogne générale soulevée par cette vidéo en France s’affichent encore en commentaire sur les plateformes vidéos d’Internet : « 1 personne heureuse, 1 demande en mariage et 63 millions de cocus… que cela pique !!!! » lance un utilisateur de Youtube. Alors que la France est en deuil, Raymond Domenech commet le sacrilège ultime d’afficher ses perspectives de bonheur individuel : “Franchement, on n’en a rien à foutre, à un moment pareil” commente Lizarazu. Dans les mois qui suivent, Domenech est crucifié par tous les commentateurs.

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